L’ostéopathie et le système de soins
Le temps que la médecine
n’a plus
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L’un des motifs réels de la fréquentation des cabinets d’ostéopathie est la durée de la consultation et la qualité de l’écoute. Ce besoin est légitime, et il n’est pas satisfait ailleurs. Reste à savoir ce que cette observation autorise à conclure.
Ce que le patient vient chercher
Une consultation au cabinet d’un médecin généraliste dure dix-huit minutes en moyenne, et les généralistes libéraux déclarent travailler cinquante-quatre heures lors d’une semaine ordinaire[35]. Une séance d’ostéopathie dure couramment trois quarts d’heure à une heure, et elle commence par un interrogatoire sur le sommeil, le travail, les antécédents et le stress.
La différence ne porte pas sur la compétence. Elle porte sur le temps disponible, sur l’attention exclusive et sur la possibilité de repartir avec une explication, fût-elle inexacte. Ces éléments produisent des effets mesurables, exposés en section 02 : ils relèvent du cadre de la consultation, non du geste ostéopathique.
Une offre médicale qui a reculé
Entre 2012 et 2021, le nombre de médecins généralistes en activité a baissé de 5,6 %, pour s’établir à 94 500, et leur densité est passée de 153 à 140 pour 100 000 habitants[37]. La population française augmentait et vieillissait sur la même période.
Il faut ici se garder d’exagérer : l’accès au médecin généraliste n’est pas massivement bloqué. Un rendez-vous sur deux est obtenu en moins de deux jours, et huit demandes sur dix aboutissent dans un délai jugé correct ou rapide par le patient. Les délais dépassent en revanche deux mois dans plusieurs spécialités, jusqu’à cinquante-deux jours en médiane chez l’ophtalmologiste[36]. Ce n’est donc pas tant l’accès au rendez-vous qui manque que le temps une fois le rendez-vous obtenu.
Une offre non conventionnelle qui a progressé
Sur la même période, la France a atteint, selon l’Inspection générale des affaires sociales, le premier rang mondial en densité et en progression de la démographie des ostéopathes : 42 pour 100 000 habitants, contre 8 pour 100 000 au Royaume-Uni et en Allemagne[48,45]. Trente et une écoles privées formaient 10 300 étudiants en 2020, et plus de 2 300 ostéopathes pourraient être diplômés chaque année à partir de 2026 si ces écoles atteignaient leurs capacités maximales[11,45].
Le phénomène dépasse l’ostéopathie. Les saisines de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires ont plus que doublé entre 2015 et 2024, atteignant 4 571 signalements, et la santé et le bien-être en sont devenus le premier motif, avec 37 % du total sur 2022-2024[60,61]. Pour le seul champ de la santé, les signalements sont passés de 400 en 2015 à 1 700 en 2024[39].
L’orientation comme soupape
Le recours à l’ostéopathie n’est pas seulement une initiative du patient. Deux tiers de ceux qui ont consulté y avaient été adressés par un médecin, un masseur-kinésithérapeute ou une sage-femme[13,14]. Une part de ces orientations est une orientation par défaut : le médecin ne dispose ni du temps, ni d’une alternative immédiatement disponible, et il propose une démarche plutôt que rien.
Une autre part relève d’un calcul assumé. Adresser à un ostéopathe un patient dont l’examen n’a rien révélé de préoccupant libère un créneau, évite une prescription inutile et laisse agir l’évolution spontanée du trouble, la relation de soin et l’effet placebo. Le procédé n’a rien d’exceptionnel en médecine de premier recours : dans une enquête nationale menée auprès de médecins généralistes britanniques, 97 % déclarent avoir prescrit au moins une fois un « placebo impur », c’est-à-dire une intervention efficace dans d’autres indications mais prescrite pour un trouble où son efficacité est inconnue, et 77 % au moins une fois par semaine[34].
Cette orientation coûte pourtant quelque chose, et le patient en supporte seul le prix. Elle lui fait payer 50 à 80 € un acte non pris en charge[53], elle lui adresse un signal de validation que ni la science ni le droit ne confirment, et elle l’installe dans un circuit où le prochain épisode douloureux le conduira directement au cabinet d’ostéopathie, sans examen préalable. Ce qui soulage une consultation surchargée alimente la pratique que la même profession déconseille par ailleurs[28,30].
Un lien réel, une causalité non démontrée
Deux indicateurs évoluent en sens inverse sur la même période et sur le même territoire. Trois réserves s’imposent avant d’en tirer une conclusion :
- La progression de l’ostéopathie tient aussi à des facteurs qui n’ont rien à voir avec la démographie médicale : la protection du titre depuis 2002, le remboursement par les complémentaires santé, l’ouverture d’écoles privées et leur rentabilité.
- Ce n’est pas le patient seul qui comble un manque : dans deux cas sur trois, c’est le système de soins qui l’y envoie, par défaut ou par calcul.
- Aucune institution n’a mesuré la part du recours à l’ostéopathie imputable au manque de temps médical. Les rapports publics constatent les deux phénomènes et les rapprochent, sans quantifier le lien.
Ce rapprochement n’est pas pour autant une invention. Le Sénat a consacré à la question une commission d’enquête entière en 2013, « Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger », qui a mené soixante-douze auditions et formulé quarante et une propositions, dont onze portant précisément sur la connaissance et l’encadrement du recours aux pratiques non conventionnelles[38]. Les signalements reçus par la Miviludes sont analysés dans un contexte de défiance envers la médecine conventionnelle et de dégradation de l’accès aux soins[39].
Ce qu’il faut en retenir
Ce constat ne valide rien. Une séance longue et attentive ne devient pas efficace parce qu’elle est longue et attentive : l’essai randomisé contre placebo a comparé de véritables manipulations à des gestes vides de contenu ostéopathique, à durée de séance et attention identiques, et il n’a pas trouvé de différence[16,17]. Le temps d’écoute explique la satisfaction, il ne démontre pas la doctrine.
Ce constat déplace en revanche la question. Si le temps, l’attention et la capacité de réassurance sont précisément ce que les patients viennent chercher, alors une médecine qui en disposerait davantage rendrait le détour moins nécessaire. On peut raisonnablement penser qu’un système de soins capable d’offrir ces éléments dans un cadre où le diagnostic est posé et l’acte pris en charge réduirait le recours aux pratiques non conventionnelles, sans qu’il soit besoin d’en interdire aucune.
Cette hypothèse n’est pas démontrée. Elle a le mérite de désigner un levier réel, là où l’interdiction et la réfutation frontale ont montré leurs limites, et de rappeler que le problème posé par l’ostéopathie est aussi un problème d’organisation de la santé.
Sources citées sur cette page
La numérotation est celle de la bibliographie générale du site, afin qu’une même source porte partout le même numéro.
- [11] Gady-Cherrier C., Zantman F., « Évaluation de la procédure d’agrément et des capacités d’accueil des établissements de formation en ostéopathie et en chiropraxie et propositions d’évolution » : hétérogénéité de la qualité de la formation, commission d’agrément en difficulté pour vérifier des critères essentiels de pédagogie et de niveau de compétence clinique, recommandation de réduire les capacités d’accueil Inspection générale des affaires sociales (IGAS) · mai 2023 igas.gouv.fr ↑ retour à la lecture
- [13] Les Français et l’ostéopathie : sondage Odoxa réalisé pour l’Union pour l’ostéopathie (UPO), organisation professionnelle du secteur. 86 % des Français déclarent faire confiance aux ostéopathes, 53 % en ont consulté un au cours des cinq dernières années, et 67 % de ceux qui ont consulté s’étaient vu recommander la démarche par un médecin, un masseur-kinésithérapeute ou une sage-femme Odoxa pour l’UPO, chiffres publiés par la fédération professionnelle · juin 2024 www.upo-federation-osteopathie.fr ↑ retour à la lecture
- [14] Résultats détaillés du sondage Odoxa pour l’UPO, « Les Français et l’ostéopathie » (document PDF) Odoxa pour l’UPO · juin 2024 www.ecole-osteopathie-paris.fr ↑ retour à la lecture
- [16] Nguyen C. et coll., « Effect of Osteopathic Manipulative Treatment vs Sham Treatment on Activity Limitations in Patients With Nonspecific Subacute and Chronic Low Back Pain : A Randomized Clinical Trial » traductionEffet d’un traitement manipulatif ostéopathique comparé à un traitement placebo sur les limitations d’activité chez des patients souffrant de lombalgie non spécifique subaiguë et chronique : essai clinique randomisé. Essai LC-OSTEO, 400 patients. JAMA Internal Medicine, notice PubMed 33720272 · mars 2021 pubmed.ncbi.nlm.nih.gov ↑ retour à la lecture
- [17] Étude de l’effet des manipulations ostéopathiques chez les patients souffrant de lombalgie : communiqué de presse détaillant le protocole et les résultats Assistance publique - Hôpitaux de Paris · 2021 www.aphp.fr ↑ retour à la lecture
- [28] Communiqué « “Visceral and cranial” osteopathy in newborns : a questionable practice » traductionL’ostéopathie « viscérale et crânienne » chez le nouveau-né : une pratique discutable. Il s’agit de la version anglaise du communiqué de l’Académie nationale de médecine. Académie nationale de médecine · 3 décembre 2024 www.academie-medecine.fr ↑ retour à la lecture
- [30] L’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes salue la prise de position de l’Académie nationale de médecine sur l’ostéopathie viscérale et crânienne chez le nouveau-né Ordre des masseurs-kinésithérapeutes · décembre 2024 www.ordremk.fr ↑ retour à la lecture
- [34] Howick J. et coll., « Placebo Use in the United Kingdom: Results from a National Survey of Primary Care Practitioners » : enquête auprès de 1 715 médecins généralistes britanniques, 783 répondants. 97 % déclarent avoir prescrit au moins une fois dans leur carrière un « placebo impur », c’est-à-dire une intervention efficace dans certaines indications mais prescrite pour un trouble où son efficacité est inconnue, et 77 % au moins une fois par semaine traductionLe recours au placebo au Royaume-Uni : résultats d’une enquête nationale auprès des praticiens de premier recours. PLoS ONE, vol. 8, nᵒ 3, e58247. PLoS ONE, notice PubMed 23526969 · mars 2013 pubmed.ncbi.nlm.nih.gov ↑ retour à la lecture
- [35] « Deux tiers des médecins généralistes libéraux déclarent travailler au moins 50 heures par semaine », Études et Résultats nᵒ 1113 : les généralistes libéraux déclarent travailler 54 heures lors d’une semaine ordinaire, et les consultations au cabinet durent en moyenne 18 minutes Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) · mai 2019 drees.solidarites-sante.gouv.fr ↑ retour à la lecture
- [36] « La moitié des rendez-vous sont obtenus en 2 jours chez le généraliste, en 52 jours chez l’ophtalmologiste », Études et Résultats nᵒ 1085 : enquête auprès de 40 000 personnes. Les délais restent courts en médecine générale et dépassent deux mois dans plusieurs spécialités Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) · octobre 2018 drees.solidarites-sante.gouv.fr ↑ retour à la lecture
- [37] Garot G., rapport nᵒ 4895 de la commission d’enquête sur les inégalités d’accès aux soins : le nombre de médecins généralistes a baissé de 5,6 % depuis 2012 pour s’établir à 94 500 en 2021, et leur densité est passée de 153 à 140 pour 100 000 habitants entre 2012 et 2021, alors que la population augmentait et vieillissait Assemblée nationale, XVᵉ législature · 12 janvier 2022 www.assemblee-nationale.fr ↑ retour à la lecture
- [38] Mézard J., Milon A., « Dérives thérapeutiques et dérives sectaires : la santé en danger », rapport nᵒ 480 de la commission d’enquête sur l’influence des mouvements à caractère sectaire dans le domaine de la santé. Soixante-douze auditions et quarante et une propositions, dont onze portant sur la connaissance et l’encadrement du recours aux pratiques non conventionnelles Sénat, session ordinaire de 2012-2013 · avril 2013 www.senat.fr ↑ retour à la lecture
- [39] « Médecines alternatives : un marché florissant sur fond de crise du système de santé » : le recours aux praticiens non conventionnels est mis en regard de la dégradation du système de santé publique, déserts médicaux, délais allongés et renoncement aux soins. L’article relève 13 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et une progression des signalements de dérives sectaires en santé de 400 en 2015 à 1 700 en 2024 Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (UNADFI) · 16 mars 2026 www.unadfi.org ↑ retour à la lecture
- [45] Dian A., « L’ostéopathie, une simple thérapie manuelle ? » : analyse des fondements théoriques, des données d’efficacité, de la formation et des risques, par un ancien ostéopathe devenu étudiant en histoire et philosophie des sciences Science et pseudo-sciences, revue de l’Association française pour l’information scientifique · 19 décembre 2024 www.afis.org ↑ retour à la lecture
- [48] Ostéopathie : une place ambiguë dans le système de soins. Synthèse des constats de l’Igas : densité de 42 ostéopathes pour 100 000 habitants contre 8 au Royaume-Uni et en Allemagne, 15 000 ostéopathes exclusifs, 10 000 professionnels de santé pratiquant l’ostéopathie, 10 300 étudiants répartis dans 31 écoles Vie publique, ministère de la santé · mai 2023 www.vie-publique.fr ↑ retour à la lecture
- [53] Les méfaits de l’« ostéopathie » expliqués : historique, législation, analyse médicale, recensement de cas osteo-stop.com, Dr Roger Parot, chirurgien orthopédiste pédiatre · consulté en 2026 www.osteo-stop.com ↑ retour à la lecture
- [60] Rapports d’activité de la Miviludes. Le rapport 2022-2024 place la santé et le bien-être en tête des signalements reçus, avec 37 % du total, et recense 4 571 saisines pour la seule année 2024 Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, ministère de l’Intérieur · avril 2025 www.miviludes.interieur.gouv.fr ↑ retour à la lecture
- [61] La Miviludes publie son nouveau rapport d’activité : la santé et le bien-être, un vaste champ de signalements de dérives sectaires Ordre des masseurs-kinésithérapeutes · 17 avril 2025 www.ordremk.fr ↑ retour à la lecture