Économie de l’ostéopathie

Pourquoi la pratique
se maintient

Le modèle économique de l’ostéopathie ne dépend pas de la démonstration de son efficacité. Aucun des mécanismes qui l’entretiennent ne porte sur les résultats de la pratique.

Photographie d’une brochure commerciale de promotion de l’ostéopathie
Document promotionnel d’un cabinet d’ostéopathie. La communication de la profession emprunte systématiquement les codes visuels et le vocabulaire du soin médical. Crédit : Carlosski, via Wikimedia Commons, domaine public

Le remboursement par les complémentaires santé

Les complémentaires santé remboursent les séances, généralement au titre d’un forfait « médecines douces », ce qui adresse au patient un signal implicite de validation[56,57]. Ce forfait place dans la même case l’ostéopathie et la masso-kinésithérapie, alors que la seconde relève d’une profession de santé et d’une prise en charge par l’Assurance maladie.

L’orientation par défaut

Des médecins généralistes, en difficulté face aux douleurs chroniques, orientent leurs patients faute d’alternative immédiatement disponible. Il s’agit d’une orientation par défaut, non d’un avis étayé sur des données, et elle est massive : deux tiers des patients qui ont consulté un ostéopathe y avaient été adressés par un médecin, un masseur-kinésithérapeute ou une sage-femme[13,14].

Une offre de formation à financer

Environ 25 000 praticiens exercent l’ostéopathie en France, dont 15 000 ostéopathes exclusifs[48,45], formés dans 31 établissements privés agréés dont l’année de scolarité revient à près de 10 000 euros[46]. L’Inspection générale des affaires sociales recommande d’ailleurs de réduire les capacités d’accueil face à une croissance démographique non maîtrisée[11].

La sincérité des ostéopathes ne dit rien du marché

Une objection fréquente consiste à rappeler que les ostéopathes croient à ce qu’ils font. C’est exact pour la plus grande partie d’entre eux, et le dispositif d’apprentissage suffit à l’expliquer : cinq années de formation dans un cadre agréé par l’État suffisent à installer une doctrine sans jamais la mettre à l’épreuve[8]. La sincérité individuelle et l’exploitation commerciale d’une pratique non validée ne s’excluent pas, et la première ne fournit aucune garantie sur la seconde. Ce que produit un marché ne se déduit pas des intentions de ceux qui y exercent : il se déduit de ce qui y est rémunéré.

Or ce qui est rémunéré, ici, est le nombre de séances, non le résultat obtenu. Un secteur qui pourrait diplômer 2 300 praticiens de plus chaque année à partir de 2026[11], sur un marché où l’acte n’est ni prescrit ni contrôlé, exerce une pression continue sur la recherche de nouveaux motifs de consultation et de nouvelles clientèles. Les séances d’entretien sans symptôme, les forfaits et le suivi périodique n’ont aucune justification clinique ; ils ont une justification économique.

Le démarchage des publics vulnérables

Cette recherche de clientèle est la plus visible aux deux extrémités de la vulnérabilité. L’Académie nationale de médecine a dénoncé en décembre 2024 la publicité faite en maternité aux séances destinées aux nouveau-nés[28,29], et la Société française de pédiatrie est allée plus loin en avril 2025 en se prononçant pour contre-indiquer la pratique chez le nouveau-né et le nourrisson, faute d’évaluation et au regard des risques encourus[59]. Les travaux sur la désinformation parentale décrivent le mécanisme : des comportements normaux du nourrisson, pleurs compris, sont requalifiés en symptômes appelant un traitement[63]. La pression qui s’exerce alors sur les parents n’est pas d’ordre médical. Elle est sociale, et elle est efficace : ne pas conduire son enfant chez un ostéopathe devient un manquement.

La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires place la santé et le bien-être en tête de ses signalements, avec 37 % du total sur la période 2022-2024, et a enregistré 4 571 saisines pour la seule année 2024[60,61]. Le droit nomme la limite : l’article 223-15-2 du code pénal punit de trois ans d’emprisonnement et de 375 000 euros d’amende l’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de la situation de faiblesse d’un mineur ou d’une personne dont la particulière vulnérabilité, due notamment à son âge, à une maladie ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de son auteur, pour la conduire à un acte gravement préjudiciable[62]. Détourner un patient d’un traitement dont l’efficacité est établie relève de cette description[47].

Ce que demande le collectif NoFakeMed

Le collectif NoFakeMed, qui réunit des professionnels de santé, demande depuis 2018 la fin de la prise en charge des pseudo-thérapies par les complémentaires santé, sur le modèle de ce qui a été obtenu pour l’homéopathie[55,56]. La docteure Marion Lagneau, gastro-entérologue libérale, résume l’enjeu dans Egora en décembre 2024 : sans ces prises en charge, les ostéopathes « n’existeraient même pas sur le marché de la santé »[57].


Sources citées sur cette page

La numérotation est celle de la bibliographie générale du site, afin qu’une même source porte partout le même numéro.

  1. [8] Décret n° 2014-1505 du 12 décembre 2014 relatif à la formation en ostéopathie : cinq ans, 4 860 heures pour les titulaires du baccalauréat Légifrance · 2014 www.legifrance.gouv.fr ↑ retour à la lecture
  2. [11] Gady-Cherrier C., Zantman F., « Évaluation de la procédure d’agrément et des capacités d’accueil des établissements de formation en ostéopathie et en chiropraxie et propositions d’évolution » : hétérogénéité de la qualité de la formation, commission d’agrément en difficulté pour vérifier des critères essentiels de pédagogie et de niveau de compétence clinique, recommandation de réduire les capacités d’accueil Inspection générale des affaires sociales (IGAS) · mai 2023 igas.gouv.fr ↑ retour à la lecture
  3. [13] Les Français et l’ostéopathie : sondage Odoxa réalisé pour l’Union pour l’ostéopathie (UPO), organisation professionnelle du secteur. 86 % des Français déclarent faire confiance aux ostéopathes, 53 % en ont consulté un au cours des cinq dernières années, et 67 % de ceux qui ont consulté s’étaient vu recommander la démarche par un médecin, un masseur-kinésithérapeute ou une sage-femme Odoxa pour l’UPO, chiffres publiés par la fédération professionnelle · juin 2024 www.upo-federation-osteopathie.fr ↑ retour à la lecture
  4. [14] Résultats détaillés du sondage Odoxa pour l’UPO, « Les Français et l’ostéopathie » (document PDF) Odoxa pour l’UPO · juin 2024 www.ecole-osteopathie-paris.fr ↑ retour à la lecture
  5. [28] Communiqué « “Visceral and cranial” osteopathy in newborns : a questionable practice » traductionL’ostéopathie « viscérale et crânienne » chez le nouveau-né : une pratique discutable. Il s’agit de la version anglaise du communiqué de l’Académie nationale de médecine. Académie nationale de médecine · 3 décembre 2024 www.academie-medecine.fr ↑ retour à la lecture
  6. [29] L’Académie de médecine met en garde sur l’ostéopathie chez les bébés et son absence de « fondement scientifique avéré » franceinfo-academie-bebes · décembre 2024 www.franceinfo.fr ↑ retour à la lecture
  7. [45] Dian A., « L’ostéopathie, une simple thérapie manuelle ? » : analyse des fondements théoriques, des données d’efficacité, de la formation et des risques, par un ancien ostéopathe devenu étudiant en histoire et philosophie des sciences Science et pseudo-sciences, revue de l’Association française pour l’information scientifique · 19 décembre 2024 www.afis.org ↑ retour à la lecture
  8. [46] Claereboudt L., « “On m’a formé à devenir un charlatan” : un ancien ostéopathe devient lanceur d’alerte » : témoignage d’Arthur Dian sur l’enseignement reçu en école d’ostéopathie, son coût et les raisons de son abandon de la pratique Egora, média des professionnels de santé · 2 août 2024 www.egora.fr ↑ retour à la lecture
  9. [47] Ostéopathie : fiche d’information officielle destinée au public (document PDF). Elle met en garde contre le « risque de complication rare mais d’une extrême gravité […] après des manipulations cervicales : une dissection ou une thrombose de l’artère vertébrobasilaire […] pouvant entraîner la mort ou une tétraplégie », et contre le risque d’évolution défavorable d’une pathologie si l’ostéopathie remplace un traitement dont l’efficacité est prouvée Ministère de la santé · 2022 sante.gouv.fr ↑ retour à la lecture
  10. [48] Ostéopathie : une place ambiguë dans le système de soins. Synthèse des constats de l’Igas : densité de 42 ostéopathes pour 100 000 habitants contre 8 au Royaume-Uni et en Allemagne, 15 000 ostéopathes exclusifs, 10 000 professionnels de santé pratiquant l’ostéopathie, 10 300 étudiants répartis dans 31 écoles Vie publique, ministère de la santé · mai 2023 www.vie-publique.fr ↑ retour à la lecture
  11. [55] Collectif NoFakeMed : professionnels de santé mobilisés contre les fausses thérapies, dont la demande de fin de prise en charge des pseudo-thérapies par les complémentaires santé nofakemed.fr · depuis 2018 www.nofakemed.fr ↑ retour à la lecture
  12. [56] Haro sur le remboursement des « pseudothérapies » par les mutuelles : l’alerte du collectif NoFakeMed Le Quotidien du Médecin · consulté en 2026 www.lequotidiendumedecin.fr ↑ retour à la lecture
  13. [57] Lagneau M., « Sans les mutuelles, les ostéopathes n’existeraient même pas sur le marché de la santé » : une gastro-entérologue libérale plaide pour la fin de la prise en charge par les complémentaires santé Egora, média des professionnels de santé · 17 décembre 2024 www.egora.fr ↑ retour à la lecture
  14. [59] Ostéopathie pour les nouveau-nés et nourrissons : de la non-indication à la contre-indication ? La Société française de pédiatrie se positionne pour contre-indiquer la pratique, en l’absence d’évaluation de son efficacité et au regard des risques auxquels sont exposés les nouveau-nés manipulés Société française de pédiatrie · 29 avril 2025 www.sfpediatrie.com ↑ retour à la lecture
  15. [60] Rapports d’activité de la Miviludes. Le rapport 2022-2024 place la santé et le bien-être en tête des signalements reçus, avec 37 % du total, et recense 4 571 saisines pour la seule année 2024 Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, ministère de l’Intérieur · avril 2025 www.miviludes.interieur.gouv.fr ↑ retour à la lecture
  16. [61] La Miviludes publie son nouveau rapport d’activité : la santé et le bien-être, un vaste champ de signalements de dérives sectaires Ordre des masseurs-kinésithérapeutes · 17 avril 2025 www.ordremk.fr ↑ retour à la lecture
  17. [62] Article 223-15-2 du code pénal : abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de la situation de faiblesse d’un mineur ou d’une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de son auteur Légifrance, version en vigueur au 12 mai 2024 · 2024 www.legifrance.gouv.fr ↑ retour à la lecture
  18. [63] Réseaux sociaux et désinformation des parents : analyse d’une étude parue dans Acta Paediatrica sur la médicalisation des comportements normaux du nourrisson et sur le recours aux thérapies manuelles qui en découle Co-naître, association de formation en périnatalité · 2026 www.co-naitre.net ↑ retour à la lecture